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Travail, honneur et orthographe... Un cocktail purement Français ?

  A l’ère du numérique tous azimuts et du « professional networking » le regain d’intérêt des professionnels pour une communication écrite parfaite est une problématique de plus en plus d’actualité. Devant la démultiplication des supports numériques, exit les articles web en mode "texto" ou autre post mal formaté. 


Si la maîtrise de l’écrit professionnel, au travers d’une connaissance parfaite de la langue de Molière redevient légion, c’est parce qu’elle est plus que jamais le vecteur d’une image d’exemplarité, de qualité et de professionnalisme dans le monde digital.  

Au delà de la syntaxe c’est bien souvent la maîtrise orthographique qui fait ou défait la réputation du candidat en recherche d’emploi ou de l’entreprise communicante. Ainsi le curriculum vitae ou l’annonce de poste à pourvoir, finiront l’un comme l’autre, pour vice de forme à la corbeille (celle en forme « d'icon sur le desktop de son laptop »). 

Mais qu’est ce qui motive ce traitement vertical et radical en direction des oubliettes numériques? La forme serait-elle en passe de prendre l’ascendant sur le fond? Comment les « générations Y et Z » aguerries aux hashtags et autres tweet, et qui semblent en partie désengagées du « syntaxiquement correct », vont-elles évoluer face à cette nouvelle exigence vintage

Ce jugement de valeur trouve certainement ses origines dans plusieurs traits de la culture française. 

Le patrimoine complexe de notre langue : 

Si la grammaire et la syntaxe concernent l’oral et l’écrit, l’orthographe n'a d'existence que par l’écrit. Il est intéressant de rappeler que la plupart des langues ne possèdent pas d’écriture en temps que telle, et qu’elles ne sont fondées qu’exclusivement sur une pratique orale. Ainsi l'italien ou l'espagnol ont simplifié leur orthographe dans un sens phonétique et régulier. A l’inverse le français a conservé une écriture complexe, et ce fâcheux défaut lui colle à la peau (1) . La langue française est truffée d'exceptions grammaticales. Elle repose sur une syntaxe complexe, des règles immuables et une orthographe à faire pâlir. De quoi prendre ses jambes à son cou ! Cette complexité transforme ainsi chaque écolier français (ou étudiant étranger apprenant le français) en un véritable prodige. Pour peu que la plasticité cérébrale de l’élève soit en accord avec les méthodes académiques (en vigueur au moment de son apprentissage de l’écrit), alors le novice se transformera progressivement en virtuoseet acquerra ses lettres de noblesse. Dans le cas contraire, l’élève restera (bien trop souvent) semi-ignorant et traînera avec lui un handicap qu’il s'efforcera de camoufler (parfois habilement) tout au long de sa scolarité, puis ensuite dans sa vie professionnelle.

Etre à la hauteur de son rang :

Maîtriser l’écrit et l’orthographe c'est d’une certaine manière protéger et conserver ce patrimoine d’exception (un peu comme l'art des jardins à la française). Ceux qui maîtrisent l’écriture se retrouvent ainsi « honorés » car ils portent dignement les valeurs d'exception de la langue française. Nous retrouvons ici « la logique de l’honneur » chère à Philippe d’Iribarne (2), qui positionne les « sachants » (le clergé et la noblesse) et leurs prérogatives dans le modèle de l’ancien empire. Ainsi jusqu'à la révolution, défendre la langue française et son écriture incombait à ceux qui faisaient partie de cette élite. Philippe d’Iribane a confronté ce modèle ancestral de notre société au monde moderne de l’entreprise, et constate que de nombreux comportements et analogies organisationnelles sont toujours d'actualité. Il est intéressant de faire le parallèle pour l’orthographe et de se demander si actuellement encore, maîtriser l’écrit ne reflète pas l’appartenance à une certaine forme d'élite présente dans l’entreprise. Ainsi, ne pas maîtriser l’orthographe reviendrait à être exclu de toute promotion notable au sein de l’entreprise (ou de s’en voir refuser l’accès dans le cas d’un recrutement). En d’autres termes plus un poste sera hiérarchiquement élevé, et plus haute sera l’exigence orthographique. C’est une question d’honneur et de prestige lié au titre de la fonction ou du poste. De plus, comme le rapporte Geert Hofstede (3) la notion de distance hiérarchique est particulièrement forte dans la culture française, et ce clivage hiérarchique renforce encore plus le fait qu’un manager se doit d’être irréprochable "orthographiquement parlant", ne serait-ce que pour remplir dignement la fonction de son rang.   

Un modèle « punitif » : 

Les français souvent qualifiés de pessimistes et de râleurs, semblent voués au culte de l’échec. Ce constat peut être dressé très tôt dès nos premiers apprentissages. Comme le note à juste titre bernard jomard dans sa récente parution (4)  "Si la plupart des systèmes éducatifs sont basés sur la réussite et la récompense, le système français est lui basé sur la punition " .  Il n’y a pas de place pour l’échec sans punition. Cependant l'échec des méthodes d’apprentissage ne doit pas exister ! Si par mégarde il semble que l’on y soit confronté, alors c’est systématiquement la négation pure et simple qui est adoptée pour faire disparaître l'origine du problème. Les raisons des difficultés rencontrées dans l’apprentissage de l’écriture sont dès lors exclusivement endossées (et endossables)  par l'élève. Progressivement et taisiblement (tacitement) , ce constat est partagé unanimement par les parties prenantes. Elèves, parents et professeurs l'identifient, le reconnaissent et l'admettent, mais au final le cautionnent trop facilement. Tous se rendent à la fatalité« On ne peut plus rien faire, c’est comme ça, il est nul en orthographe ». Le modèle et les méthodes pédagogiques ne sont ainsi jamais remis en cause. Comme le coupable ne peut (et ne doit) pas être le système éducatif français, c’est alors un procès à charge à l’encontre de l’élève qui s’ouvre dont la punition sera sa peine. Mais au delà des heures de colle, des pages et des lignes à recopier ou des kyrielles de zéro pointés, c'est le coupable (l’élève) qui s’inflige à lui-même la punition la plus destructrice, celle de l’érosion progressive mais certaine de son capital confiance.

L’incertitude et la maîtrise des situations :

Pour le dysorthographique, débute alors l’art du camouflage, ou comment survire dans un monde hostile. Comment malgré tout continuer à donner le change et garder la main sur son destin. Pour ne pas se faire démasquer, et rester sous couvert, le dysorthographique mettra en œuvre un arsenal d’innovations. Il favorisera son expression orale, son charisme et son relationnel. Ainsi ses collègues et supérieurs préfèrerons lui « parler » directement en face à face ou par téléphone, que de lui « écrire » un long e-mail. C’est tellement sympa et plus constructif de parler avec lui ! De toute façon il ne répond que rarement aux e-mail. Bien souvent le dysorthographique est devenu un homme ou une femme de terrain qui n’est pas souvent assit derrière son bureau. Le dysorthographique anticipe ainsi l’incertitude liée à sa situation, car il connaît l’importance de maîtriser les situations. Cette maîtrise de l’incertitude est aussi un trait de la culture française évoqué par les études de Geert Hofstede. En France globalement on n’aime pas les surprises et on préfère mettre en œuvre en amont des plans parfois complexes prenant en compte toutes les entrées et conséquences potentielles d’un problème.  Le dysorthographique transcrit cette dimension culturelle en développant de nouvelles aptitudes, et en échafaudant des plans complexes (parfois de manière inconsciente) dans le but de maîtriser par anticipation les situations risquées. Situations durant lesquelles il pourrait être démasqué. La promotion interneest pour lui clairement identifiée comme une situation à risque (plus de "paperasse" donc plus d'écrit), il n'ira donc pas à sa recherche. 

So what, and what's next ?  

Peut-on espérer un vent de renouveau porté par les nouvelles générations de collaborateurs (souvent plus à l’aise en Anglais) ? Même dotées d’une agilité et d’une liberté face aux règles de fonctionnement institutionnelles établies dans les entreprises, les jeunes générations n’en sont pas moins paradoxalement concernées par l’exigence de l’écrit dans le domaine professionnel. D’ailleurs ils ont développé une forme d’adaptation bicéphale de leurs écrits, en basculant quasi automatiquement du registre libérale (et fun) commun à la génération, au registre soutenu (moins fun) de l’écrit conventionnel. Ils font nativement la différence entre un échange informel «intra-générationnel», et un échange «académique». S'ils identifient un enjeu dans la forme a apporter à la  communication écrite (s’il faut être à la hauteur des exigences), alors les nouvelles technologies sont dans ce cas précis bien souvent des alliés précieux. Ainsi, et même si les outils de « speak to write » (reconnaissance vocale) restent encore perfectibles malgré leur récents progrès, les jeunes francophones font appel naturellement aux correcteurs orthographiques et autres «apps» pour «smart phone». D’ailleurs de nouveaux acteurs (moult startup) comme les acteurs historiques (Larousse, Bescherelle, … ) de la langue française se lancent sur ce nouveau marché juteux des "nuls en orthographe et en conjugaison". Mais tout ceci ne reste-t-il pas qu’un sparadrap posé sur une jambe de bois, qui ne traite que les conséquences en informatisant habillement et en temps réel le camouflage. Le vrai traitement du problème orthographique ne passerait-il pas via la remédiation ?  Sans aborder de nouveau le rôle primordial de l’école que nous avons exposé précédemment, dans l’entreprise il est important de prendre en considération le rôle des Ressources Humaines dans le développement personnel des collaborateurs. Les méthodes de coaching orthographique existent et de vrais programmes axés sur le cognitif  et la prise de confiance en soi sont accessibles (5) . Ces programmes s'attaquent à la cause profonde du problème en apportant des solutions pragmatiques et des repères tangibles réconfortants.

Cependant avant de pouvoir ouvertement initier une telle démarche, il faut que les mentalités face au problème orthographique dans les entreprises évolues, et que tous(collègues, supérieurs et direction) adoptent une posture de bienveillance.  

 Napoléon disait : « l’orthographe, c’est la science des ânes » 
L’immobilisme n’est-il pas pire encore ? 

 

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Commentaires: 1
  • #1

    Marc (lundi, 01 mai 2017 11:55)

    Article intéressant , je n'avais jamais vu les choses avec ce point de vu ...